POURQUOI IL EST DIFFICILE DE PENSER LE FUTUR ?

L’urgence est à l’imagination ! Dans un monde qui semble se détériorer socialement et écologiquement à vitesse grand V, il est grand temps de se pencher sur nos habitudes, mais aussi et surtout sur notre système afin d’en changer. Pas si simple, nous explique Mark Fisher dans son livre de philosophie politique Le Réalisme Capitaliste.

MarkFisher
© Pal Hansen - Getty Images

Le sous-titre de l’ouvrage en dit long : N’y a-t-il aucune alternative ? Mark Fisher interroge. Par cette interrogation, qu’il dirige peut-être à lui-même ou bien peut-être à nous lecteur.ices, il reprend également de façon critique le slogan TINA. Le slogan TINA (There Is No Alternative, qui se traduit en français par ‘Il n’y a pas d’autre choix’ ou ‘Il n’y a pas d’alternative’) est fréquemment associé à la politique de Margaret Thatcher pendant son mandat en temps que Première Ministre du Royaume-Uni, mais il désigne plus généralement la tendance en politique à justifier les choix économiques en considérant qu’il n’y a pas de plan B au capitalisme, à la mondialisation et au marché. Notre époque regorge d’exemples : pensons entre autres au déploiement du « Quoi qu’il en coûte » pendant la pandémie de Covid-19, ou encore l’urgence avec laquelle les gouvernements ont tout fait pour sauver le système économique lors de la crise de 2008. L’alternative existe, mais on est poussé à l’ignorer.

Concevons-nous vraiment un futur ?

La lecture du Réalisme Capitaliste m’a d’abord ouvert les yeux sur une des mes (et
probablement aussi de vos) réalités : même si l’on voudrait un futur radicalement différent, on peine à l’imaginer comme faisable. Oui, les voix se libèrent, les convictions aussi, il y en a bien certains qui se démarquent, qui vivent « off grid », certains qui bifurquent (pensons aux ingénieurs d’AgroParisTech en mai dernier) mais il est devenu difficile en général de penser un futur globalement différent. Cette illusion d’absence d’alternative identifiée comme un effet de l’idéologie néolibérale sur notre société a perverti nos esprits, et c’est précisément ce biais que Mark Fisher désigne comme le ‘réalisme capitaliste’. Il le décrit comme « ce sentiment répandu, diffus, selon lequel le capitalisme est non seulement le seul système économique et politique viable, mais aussi qu’il est désormais impossible d’en imaginer une alternative cohérente et plausible ». Et effectivement, notre imagination lorsqu’il s’agit de se figurer le futur est faussée : il est devenu plus simple d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

La tragédie dénoncée par Fisher dès le début du livre au travers un exemple cinématographique (celui du film Les Fils de l’homme de Cuarón) souligne comme le capitalisme s’est également immiscé dans nos scénarios dystopiques. Si ces derniers représentaient avant « des exercices d’imagination dans lesquels les désastres agissaient en tant que prétexte narratif pour l’émergence de modes de vie nouveaux et différents », la dystopie semble s’être transformée en une conception beaucoup plus réaliste : elle dépeint désormais une continuité plausible de notre présent. L’analyse culturelle de Fisher démontre comment le capitalisme absorbe tout, y compris sa propre antithèse. L’idée d’anticapitalisme est elle-même proposée aux consommateurs à travers des processus marketing comme le greenwashing, mais aussi dans la culture, comme tout au long du film WALL-E dans lequel le système n’est pas remis en cause. On conçoit le l’anticapitalisme comme une stratégie pour atténuer ses effets, or l’anticapitalisme en perdant sa radicalité perd également son essence.

Quels sont les effets du réalisme capitaliste ?

Sous l’influence du réalisme capitaliste, on tend à croire sans parfois s’en rendre compte que c’est le marché qui est le plus apte à décider et à agir sur les besoins publics. Beaucoup d’entre nous reconnaissent les lacunes du capitalisme, mais doutent de la possibilité durable de changer de système et de mode de vie. C’est ce que Mark Fisher désigne comme l’impuissance réflexive. Cette dernière nous pousserait à nous conformer passivement au système et serait source de grands dommages pour notre santé mentale.

A qui conseiller cette lecture ?

Le travail de Mark Fisher représente une contribution notoire et singulière à la critique
sociale et à l’analyse aussi bien du néo-conservatisme que du néolibéralisme. Quant à l’essai Le Réalisme Capitaliste, le philosophe Žižek résume lui-même parfaitement : « Le livre très abordable de Fisher est tout simplement le meilleur diagnostic de notre situation ! À travers des exemples de la vie quotidienne et de la culture populaire, mais sans sacrifier la rigueur théorique, il dresse un portrait impitoyable de notre misère idéologique. »

Un petit livre à conseiller à quiconque cherche une analyse pointue mais abordable des
biais du capitalisme. L’essai aussi rigoureux que provocateur s’articule en entrecroisant critique culturelle et critique politique et invite éloquemment à la remise en question.

realismecapitaliste


L’édition en français du livre Mark Fisher s’intitule Le Réalisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ? et est publié chez les éditions Entremonde.

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