Attal protège le modèle, pas les agriculteurs

Les manifestations d'agriculteurs en Europe révèlent une crise profonde, centrée sur les revenus. Mais le gouvernement et la FNSEA ont préféré s’attaquer aux normes sans voir les disparités entre agriculteurs. Un angle de vue qui met en danger l’environnement, et en premier lieu la biodiversité.

Tracteurs dans Paris par Luc Legay via Flickr
Tracteurs dans Paris © Luc Legay / Flickr

« On a envie de vivre de notre boulot », témoigne une jeune agricultrice Française sur Blast, à l’instar de ses confrères en colère. En moyenne, un agriculteur français gagne 1475 euros bruts, quand le Smic est à 1766 euros, selon des chiffres de l’Insee de 2021. Une moyenne qui mêle tous les types d’agriculteurs, sans distinction, ni de taille d’exploitation, ni de production. L’institut précise d’ailleurs que la moitié des ménages agricoles ont un revenu d’environ 22000 euros par an et que 18 % vivent en dessous du seuil de pauvreté. Un chiffre qui grimpe à 25 % chez les éleveurs bovins.

En 30 ans, selon une note du ministère de l’Agriculture publiée en janvier 2023, le revenu des agriculteurs a chuté de 40 %. On compte presque un suicide tous les deux jours dans la profession.

Malgré ce constat dramatique, les promesses, négociées entre le gouvernement et la FNSEA, se sont focalisées sur les normes. Fondées sur un discours trompeur, les propositions de Gabriel Attal n’ont pris que peu en compte les situations disparates des agriculteurs. Que produire ? Comment le produire ? En fait, la principale question est une affaire de taille, intimement liée à celle des subventions de la politique agricole commune (PAC).

Les deux tiers du budget de la PAC est distribué sous forme d’aides directes, qui ne dépendent que de la surface des fermes. Elles sont complétées, parfois, par une aide en fonction de la production (nombre de têtes de bétail, par exemple). Globalement, plus on est gros, plus on touche.

L’autre tiers est donné sous forme de subventions sur des projets, consacrés au développement rural. Modernisation des exploitations, aide au développement, à l’installation… Elles sont davantage fonctions d’un cofinancement par l’État et dépendantes des capacités de financement de l’agriculteur. Donc, plus on a de moyens (et de bons contacts), plus on gagne.

Au niveau européen, 81 % des aides de l’UE vont aux 20 % des plus grosses exploitations, selon un rapport du ministère de 2021. Peu importe ce qu’elles produisent, et comment elles produisent. En 2015, les 1,5 % des bénéficiaires touchaient 30 % des aides totales. « La PAC a surtout largement favorisé et financé le modèle agricole industriel et intensif, et tout le cortège de dégradations environnementales qui l'accompagne », dénonce la WWF.

Pour le gouvernement et la FNSEA, ce serait un problème administratif. Les questions d’environnement entraînent des contraintes sur la profession.

Depuis janvier 2023, les subventions auraient dû être conditionnées au respect de certaines normes environnementales. Un texte où figure, par exemple, l’obligation de laisser 4 % des terres arables au repos (jachères) ou en « infrastructures agroécologiques » (haies, bosquets, fossés, mares…) de manière à préserver la biodiversité. Des dispositions incriminées par certains professionnels, dont les subventions arrivent en retard. À cause de contrôles trop tatillons et trop de paperasse, selon quelques exploitants. Sauf que l’application du texte, retardée une première fois par la guerre en Ukraine, va encore être repoussée pour soutenir l’agriculture.

Dans la ligne de mire de Gabriel Attal figure aussi le plan Ecophyto, qui vise à réduire l’usage des pesticides. Le gouvernement entend le mettre en pause. « Les bras nous en sont tombés. Pour suivre les plans Écophyto depuis longtemps, on ne s’attendait pas à un tel recul », raconte Françoise Binet, directrice de recherche au CNRS, sur Mediapart (9 février 2024).

Le rapport Planète Vivante du WWF de 2022 indiquait que les « les effectifs de plus de 32 000 populations de mammifères, d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles et de poissons » avait chuté de 69 %. Les pesticides, en détruisant la faune des insectes, impactent les oiseaux. Avec la pluie, ils se déversent dans les cours d’eau et s’infiltrent dans les sols. Mais « L’écologie n’est pas du tout en pause », assure Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture (France Culture, 5 février).

Dans un communiqué du 12 fevrier, après une concertation avortée sur les pesticides, la WWF insistait : « C'est un cadeau à l’agriculture industrielle plus qu’aux agriculteurs dans leur diversité, alors que le monde agricole disait vouloir du soutien, pas des pesticides ».

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